Lire une tablature de guitare : chiffres et symboles

Lire une tablature revient à traduire six lignes et des chiffres en gestes sur le manche. Chaque ligne représente une corde, chaque chiffre la case à presser, le zéro une corde jouée à vide. La lecture avance de gauche à droite. Quelques heures de pratique suffisent pour déchiffrer vos premiers morceaux.
Six lignes, six cordes, un ordre qui surprend
Une tablature de guitare se présente comme une grille de six lignes horizontales. Chacune figure une corde de l’instrument, vu comme si la guitare était posée à plat sur vos genoux, table vers le ciel. Le piège se cache dans l’ordre de ces lignes.
La ligne du haut ne correspond pas à la corde la plus haute en position de jeu. Elle représente le Mi aigu, la corde la plus fine, celle qui se trouve près du sol quand la guitare est en main. La ligne du bas figure le Mi grave, la plus épaisse. Cette inversion déroute deux ou trois séances, puis le réflexe s’installe.
De haut en bas, la grille se lit ainsi :
- ligne 1 : Mi aigu, noté « e », la corde la plus fine
- ligne 2 : Si, noté « B »
- ligne 3 : Sol, noté « G »
- ligne 4 : Ré, noté « D »
- ligne 5 : La, noté « A »
- ligne 6 : Mi grave, noté « E », la corde la plus épaisse
Ces lettres viennent de la notation anglo-saxonne, employée par la quasi-totalité des tablatures en circulation. Les éditeurs les impriment souvent à gauche de la grille, la minuscule distinguant le Mi aigu du Mi grave. Quand l’instrument est réglé autrement qu’en accordage standard, la mention figure juste au-dessus des lignes, en toutes lettres.
Pourquoi cette convention inversée ? Elle calque la portée traditionnelle, où les sons aigus occupent le haut. Un guitariste qui lit aussi la notation classique retrouve donc le même repère vertical, ce que détaille notre méthode pour apprendre le solfège en autodidacte. La tablature moderne descend directement des tablatures de luth médiévales, abandonnées au profit de la portée vers la fin du XVIIe siècle, puis revenues au XXe siècle avec le jazz et le folk.
Chiffres, cases et sens de lecture
Le principe tient en une phrase : le chiffre posé sur une ligne indique la case à presser sur cette corde. Un 3 sur la ligne du bas demande la troisième case de la corde de Mi grave. Le chiffre désigne un emplacement, jamais un doigt précis.
L’axe horizontal porte le temps. Votre œil avance de gauche à droite, comme sur une phrase écrite, et les chiffres se succèdent dans l’ordre où les notes sonnent. Les tirets qui remplissent la grille ne se jouent pas : ils servent d’espacement et donnent une vague idée de la durée entre deux attaques.
Le zéro veut dire corde à vide
Un 0 ne signale pas un silence. Il demande de faire sonner la corde sans poser le moindre doigt dessus, ce que les guitaristes nomment une corde à vide. Le son obtenu résonne plus longtemps et un peu plus brillant que la même note frettée ailleurs sur le manche.
Une ligne sans aucun chiffre, à l’inverse, ne se joue pas du tout. Sur un accord partiel, laissez cette corde muette en la frôlant avec un doigt de la main gauche plutôt qu’en tentant de l’éviter au médiator.
Accords empilés et arpèges
Quand plusieurs chiffres s’alignent à la verticale, les notes se jouent ensemble : c’est un accord. Voici trois accords ouverts très courants, écrits en tablature :
e|--0--0--3--|
B|--0--1--0--|
G|--0--0--0--|
D|--2--2--0--|
A|--2--3--2--|
E|--0--x--3--|
Em C G
Le « x » du Do indique une corde étouffée, à ne pas laisser sonner. Quand les mêmes chiffres apparaissent en escalier, décalés les uns après les autres vers la droite, la figure devient un arpège : les cordes se pincent une par une, dans l’ordre affiché.
Ne confondez pas cette grille avec un diagramme d’accord. Le diagramme montre le manche à la verticale, vu de face, avec des points sur les cases. La tablature montre le déroulé horizontal d’un morceau. Les deux se complètent dans la plupart des recueils.

Les symboles de jeu et la façon de les exécuter
Une lettre ou un signe glissé entre deux chiffres change la manière d’attaquer la note. Ces symboles de tablature forment un petit vocabulaire stable d’un éditeur à l’autre, hérité des tablatures en texte brut des premiers forums de guitaristes.
Hammer-on et pull-off
Le « h » relie deux chiffres croissants, par exemple 5h7. Pincez la corde à la cinquième case, puis frappez sèchement la septième avec un autre doigt, sans repincer : la note sonne grâce à la seule force du doigt. Ce hammer-on demande de la précision près de la frette, pas de la brutalité.
Le « p » fait l’inverse, sur deux chiffres décroissants comme 7p5. Le doigt qui tenait la septième case tire légèrement la corde sur le côté en se retirant, ce qui relance la vibration pendant que le doigt resté en place tient la cinquième. Enchaînés, ces deux gestes produisent les fameuses liaisons rapides des solos rock.
Le slide
La barre oblique montante, comme 5/7, demande un glissé : pincez la cinquième case et faites glisser le doigt jusqu’à la septième sans relâcher la pression. La barre inverse, 7\5, descend le manche de la même manière. Certains éditeurs écrivent « s » à la place du signe.
Un slide donne une note continue, sans nouvelle attaque. La difficulté tient au dosage : trop de pression freine le glissé, trop peu l’étouffe en route.
Le bend et sa hauteur
Le « b » signale un tiré. Poussez la corde perpendiculairement au manche, vers le haut pour les cordes graves, vers le bas pour les aiguës, jusqu’à atteindre la hauteur visée. Le bend se chiffre de plusieurs façons selon les recueils :
- 7b9 : tirez la septième case jusqu’à la hauteur de la neuvième, soit un ton entier
- 7b8 ou 7b (1/2) : un demi-ton seulement
- « full » : la mention anglaise du ton entier
- 7b9r7 : le « r » demande de relâcher jusqu’à la note de départ
- pb : le tiré part d’une corde déjà poussée avant l’attaque
Renforcez toujours le doigt qui tire avec les doigts voisins posés derrière lui. Un bend juste se contrôle à l’oreille, pas à la force du poignet : comparez la note obtenue avec la même case jouée normalement.
Vibrato, palm mute et notes étouffées
Le tilde placé après un chiffre, parfois remplacé par un « v », réclame un vibrato. Faites osciller la corde par petits mouvements réguliers du poignet, une fois la note posée. Amplitude modeste et régularité valent mieux qu’un tremblement nerveux.
Trois autres signes reviennent constamment dans les grilles :
- PM suivi de pointillés : le palm mute, la tranche de la main droite posée contre les cordes près du chevalet
- x à la place d’un chiffre : une note morte, percussive, jouée cordes étouffées par la main gauche
- chevrons ou mention « harm. » : une harmonique, obtenue en effleurant la corde au-dessus de la frette sans l’enfoncer
- t devant un chiffre : un tapping, la note frappée directement par la main droite sur le manche
Les harmoniques naturelles sonnent surtout aux cases 12, 7 et 5. Quand la tablature indique une harmonique artificielle, la main droite pince et effleure la corde en même temps, douze cases plus haut que la note frettée.

Ce que la tablature ne dit pas
La tablature décrit des positions, pas de la musique complète. Elle vous dit où poser les doigts et dans quel ordre, rien de plus. Trois informations manquent à l’appel, et leur absence explique la plupart des découragements de débutants.
Le rythme, grand absent
Aucune valeur de note dans une grille classique : rien n’indique si un chiffre dure une noire ou une blanche. Les tirets suggèrent parfois l’espacement, sans fiabilité. Un morceau déchiffré sans son rythme reste méconnaissable, même avec toutes les bonnes notes.
Trois parades fonctionnent bien :
- écouter le morceau en boucle avant de le travailler, jusqu’à le fredonner de tête
- chercher une tablature rythmique, qui ajoute hampes et barres de croches sous les six lignes
- utiliser une édition mixte, avec la portée rythmique imprimée au-dessus de la grille
Le comptage à voix haute reste le meilleur allié. Frappez la pulsation du pied en déchiffrant, exactement comme le ferait un batteur : notre guide pour apprendre la batterie en débutant détaille cette mécanique de la pulsation, utile à tous les instrumentistes.
Doigtés, nuances et position
La tablature signale la case, jamais le doigt qui la presse. Ce choix appartient au guitariste, en fonction de ce qui précède et de ce qui suit. Cherchez le doigté qui limite les déplacements de la main, pas celui qui semble logique note par note.
Rien non plus sur la nuance, l’attaque ou la couleur du son. Un même passage se joue doux ou mordant selon l’intention. L’oreille comble ce vide : travailler la reconnaissance des timbres et des intervalles, comme le propose notre article sur développer son oreille musicale, change radicalement la qualité d’un déchiffrage.
Basse et ukulélé, lire une tab à quatre lignes
Le système ne se limite pas aux six cordes. Tout instrument fretté se note de la même façon, avec autant de lignes que de cordes.
Lire une tab de basse
Une tab de basse compte quatre lignes. La basse standard s’accorde Mi, La, Ré, Sol, une octave plus bas que les quatre cordes graves de la guitare. La ligne du haut porte donc le Sol, la ligne du bas le Mi grave, selon la même logique aigu en haut.
Les lignes de basse s’écrivent presque toujours en notes isolées, rarement en accords. Deux symboles supplémentaires apparaissent dans les styles funk : « S » pour le slap, le pouce qui frappe la corde, et « P » pour le pop, l’index qui la tire et la relâche contre les frettes.

La tablature de ukulélé
Une tablature de ukulélé aligne aussi quatre lignes, pour un accordage Sol, Do, Mi, La. La particularité déroute les guitaristes : l’accordage standard est dit ré-entrant, car la corde de Sol sonne plus aigu que la corde de Do voisine. La ligne du bas n’est donc pas la plus grave.
Certains joueurs de ténor montent un Sol grave, appelé low G, qui rétablit l’ordre attendu. La tablature ne fait pas la différence entre les deux montages : vérifiez l’indication portée en tête de grille avant de déchiffrer.
Tablatures ASCII et logiciels d’édition
Deux formats coexistent depuis les débuts du web musical. La tablature ASCII est un simple fichier texte, composé de tirets, de barres verticales et de chiffres. Sa force : elle s’affiche partout, se copie dans un message, ne pèse presque rien. Sa faiblesse : elle exige une police à chasse fixe pour rester alignée, et elle ne joue aucun son.
e|-----------------|
B|-----------------|
G|--7h9p7----------|
D|--------9/11~----|
A|-----------------|
E|-----------------|
Les logiciels d’édition offrent l’inverse. Guitar Pro, développé par Arobas Music depuis 1997, affiche la tablature et la portée côte à côte, joue le morceau piste par piste, ralentit le tempo, boucle un passage et transpose en un clic. TuxGuitar et MuseScore Studio proposent des fonctions comparables en licence libre, et lisent la plupart des fichiers du premier.
Le choix dépend de votre usage réel :
- déchiffrage rapide d’un riff trouvé sur un forum : le texte brut suffit
- travail d’un morceau entier avec rythme et tempo réduit : le logiciel s’impose
- partage d’un arrangement avec un autre musicien : le fichier d’édition, ou un export imprimable
Trois semaines pour lire une tablature couramment
La lecture s’automatise par petites doses. Dix à quinze minutes par jour valent bien mieux qu’une longue séance hebdomadaire, comme pour toute la progression décrite dans notre méthode pour apprendre la guitare seul.
Semaine 1, les repères de base. Travaillez uniquement des tablatures sans symbole :
- nommez à voix haute la corde de chaque ligne, grille fermée
- déchiffrez trois riffs mono-corde très lents
- jouez cinq accords ouverts en lisant leur écriture verticale
Semaine 2, les liaisons. Ajoutez un symbole à la fois, jamais deux en même temps :
- deux jours sur le hammer-on et le pull-off seuls
- deux jours sur les slides, montants puis descendants
- trois jours sur les bends, contrôlés à l’oreille contre la note cible
Semaine 3, le rythme et la vitesse. Reprenez un morceau déjà déchiffré et remettez la pulsation au centre :
- écoutez l’enregistrement deux fois avant chaque séance
- jouez au métronome à soixante pour cent du tempo final
- montez de cinq battements par minute seulement quand le passage sort propre
Au bout de ces trois semaines, savoir lire une tablature ne mobilise plus votre attention : elle se libère pour la justesse et la musicalité.

Les erreurs de débutant qui bloquent la lecture
Quelques réflexes coûtent des semaines de progression, et reviennent chez presque tous les autodidactes :
- lire la ligne du haut comme la corde grave, l’inversion classique des premiers jours
- déchiffrer un morceau jamais écouté, donc jouer les bonnes notes dans un rythme faux
- accélérer avant la propreté, ce qui grave les erreurs dans la mémoire du geste
- ignorer les symboles et jouer chaque note pincée, ce qui efface le caractère du riff
- choisir un doigté au hasard case après case, sans anticiper le déplacement suivant
- accumuler les tablatures téléchargées sans en terminer une seule
Dernier point, souvent négligé : toutes les grilles amateurs ne sont pas justes. Comparez deux versions d’un même morceau quand un passage sonne étrange, et fiez-vous à l’enregistrement plutôt qu’au fichier.
Prochaine étape : choisissez un riff de huit mesures que vous connaissez par cœur, déchiffrez-le ce soir au ralenti, et rejouez-le demain sans regarder la grille.